Nouvelles du front : La France dans l'objectif du Collectif Argos

Après "Réfugiés climatiques", le Collectif Argos lance un nouveau projet éditorial intitulé "Gueule d'Hexagone". Fruit de plusieurs reportages réalisés entre 2010 et 2011 dans six communes françaises, ce recueil de photographies et de textes se propose de "mettre en perspective des histoires locales, des récits de gens, dans leur quotidien (…), en regard avec le monde." Aude Raux (rédactrice) et Cédric Faimali (photographe), membres du collectif, ont répondu à nos questions. 

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Villersexel est la dernière usine textile du groupe HGP-Thirion encore en activité, 60 personnes y travaillent. Catherine s'occupe d'une vingtaine de métier à tisser, elle parcours les allées dans un vacarme assourdissant et alimente les métiers à tisser en bobine, vérifie la bonne marche des machines. Elle marche au moins 20km par jour. © Guillaume Collanges

Photographie.com : Qui êtes-vous et comment la volonté "de dessiner un portrait humain de la France", qui se situe au coeur de ce projet, est-elle née ?

Argos est une créature de la mythologie grecque dotée de cent paires d’yeux : quand 50 se ferment pendant son sommeil, 50 restent ouverts, en veille... Fondé en 2001, le Collectif Argos rassemble aujourd'hui six photographes et quatre rédacteurs investis dans une démarche documentaire plaçant, au cœur de leurs reportages, l’être humain. Leur œil reste ainsi toujours ouvert sur les oubliés des caméras. En témoigne, notamment, notre série documentaire Réfugiés climatiques lancée dès 2004 à travers le monde à la rencontre des premiers peuples poussés à l’exil à cause des conséquences du dérèglement climatique à une époque où l'on ne parlait de cette problématique qu'à travers des chiffres.

Lorsque notre route croise celle du photojournaliste documentariste Jacques Windenberger, auteur en 1965 de la méthode de « l’information – participation », une question nous est spontanément venue à l’esprit : comment établir une continuité avec l'œuvre forte et la démarche novatrice de celui qui est devenu, en 2004, membre d'honneur du Collectif Argos ? Nous nous sommes alors plongés dans ses archives courant sur un demi-siècle pour choisir six territoires de résidence disséminés en France. 

Six communes photographiées par Jacques et dans lesquelles nous étions désireux de nous immerger après avoir parcouru le monde, nous recentrant ainsi sur notre pays pour mettre en perspective des histoires locales, des récits de gens, dans leur quotidien, ancrés sur leur territoire, en regard avec le monde. Et ainsi placer à nouveau l'humain au cœur de notre série documentaire.

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Le bar des Terrasses, un spot privilégié pour suivre les retransmissions des matchs de l'OM. Les joueurs de l'équipe 3 suivent attentivement la carrière du Fosséen André-Pierre Gignac, attaquant à l'OM. © Hélène David

Photographie.com : Quelles sont les thématiques abordées ?

De nos enquêtes menées sur place afin de laisser jouer le hasard des rencontres, l'intuition et partir de la réalité de terrain (et non en préparant notre sujet à distance, comme les technologies de l'information et la communication le permettent aujourd'hui), ont émergé six problématiques locales de portée globale.

Crise : Comment soigner les séquelles de la désindustrialisation ? Charmes (Vosges). Par Guillaume Collanges (lauréat de la Bourse du Talent ) et Marie Bonnard.

Solidarité : Le football : ciment et narcoleptique social ? Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Par Hélène David et Donatien Garnier.

Résistance : Les centres villes, c’est pour les riches ? Marseille (Bouches-du-Rhône). Par Laurent Weyl et Catherine Sabbah.

Consomm’action : Que voulons nous manger demain ? Plozévet (Finistère sud). Par Jéromine Derigny et Aude Raux.

Identité : Sommes-nous tous des étrangers ? Saint-Paul-sur-Ubaye (Alpes-de-Hautes-Provence). Par Eléonore Henry de Frahan (également lauréate de la Bourse du Talent) et Elsa Fayner.

Diversité : Les communautés sont-elle l’avenir des banlieues ? Sarcelles (Val d’Oise). Par Cédric Faimali et Sébastien Daycard-Heid.

Chaque tandem (photographe-rédacteur) a ainsi séjourné à plusieurs reprises dans chacun de ces six territoires, qu’il soit isolé, en zone Soveso, au centre d’une grande ville, en friche, à la montagne ou en banlieue, élaborant, avec les habitants, dans une démarche participative, six récits photographiques et écrits. Autant de problématiques, comme l'alimentation durable, auxquelles d'autres territoires sont confrontées et que nous aimerions voir aborder pendant les campagnes présidentielles et législatives. 

C'est d'ailleurs pour provoquer le débat, que nous avons, notamment, réalisé une exposition itinérante qui se présente sous la forme d'affiches à coller sur... des panneaux électoraux.

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Véronique Le Scaon, maraîchère, se souvient : "J’ai fait mes premiers marchés à l’âge de 15 ans. Jusque dans les années fin 1970 - début 1980, les 7 kilomètres de côte de Plozévet étaient longées de maraîchages. Les habitants avaient surnommé ces terres "le croissant d'or". Il y avait 88 exploitations. Il ne reste plus que la nôtre. On est le dernier des Mohicans." © Texte : Aude Raux. Photographies Jérômine Derigny

Photographie.com : À quoi ressemble, la gueule de la France ?

Cette "gueule d'hexagone" ressemble à un portrait cubiste. À une époque de mutation exceptionnelle et face à la grave crise financière, économique, sociale et environnementale que nous traversons, nous avons voulu montrer un individu à la fois complexe, fragile, riche, ouvert. Et ce, en réaction à la crispation identitaire et simplificatrice que nous avons également observée sur le terrain. Alors que le coup de force de la crise financière, c’est de présenter l’austérité comme le seul moyen de la régler - reléguant au dernier plan la lutte contre le dérèglement climatique ou remettant en cause les acquis sociaux - nous avons, par exemple, rencontré des hommes et des femmes qui, convaincus que cette austérité aura pour unique conséquence d'aggraver la situation, se battent pour trouver une autre voie.

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Bergère descendant son troupeau. Saint-Paul sur Ubaye. © Eléonore Henry de Frahan

Photographie.com : Vous assez mentionné Jacques Winderberger, et sa méthode de l'information - participation. Comment cette vision du journalisme a-t-elle influencé l'organisation de votre travail ?

Le point de départ de notre série documentaire est l’oeuvre du photojournaliste documentariste Jacques Windenberger. Né en 1935, il a, pendant cinquante ans, capté le quotidien des Français et, à travers eux, témoigné des évolutions sociales majeures. La photographie de Jacques est simple, immersive sans être intrusive. Parfois tendre, souvent juste, elle acquiert tout son sens avec l’Histoire. Gueule d’Hexagone est donc aussi un dialogue entre générations, un héritage, et une ré-appropriation de la démarche documentaire. 

Jacques Winderberger est, notamment, l'auteur d’un livre théorique paru en 1965 sur « l’information - participation ». Une méthode selon laquelle les premiers bénéficiaires des reportages sont ceux qui en font l’objet : le résultat du travail (photos, témoignages, angle retenu) est ainsi livré à la critique de ceux qui en sont l'objet avant sa publication. Jacques a toujours eu le souci d’inscrire son travail photographique dans une perspective démocratique. Dans cet esprit, il a déposé en 2004 une sélection de 9 000 photographies à la Bibliothèque publique d’information (B.P.I) du Centre Georges-Pompidou. Puis a fait donation, en 2007, de l’ensemble de son œuvre aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône. Au printemps 2011, il a publié Un même monde, parcours documentaire 1956/2008 aux éditions Images en manœuvres. À l'instar de Jacques, nous sommes attachés aux valeurs du documentaire : le temps, la subjectivité et la rencontre. Notre leitmotiv : le journalisme comme outil de démocratie.

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Marseille quartier du Panier. Les toits des immeubles de la place des Moulins offrent une vue imprenable sur Marseille et sur la Cathedrale de la Major. Au fond,  le port où débarquent depuis des années des migrants que la ville aimerait remplacer par des touristes. © Laurent Weyl

Suivant cette démarche de journalisme participatif, nous avons mis en ligne nos photos et nos textes sur un blog interactif afin que les habitants du Panier à Marseille, les footballeurs de Fos-sur-Mer, les ouvriers de Charmes, les communautés de Sarcelles, les épicuriens de Plozévet et les montagnards de Saint-Paul sur Ubaye puissent co-construire l’information. Nous avons également animé des ateliers d'écriture et de photographie. Nous avons organisé deux grandes restitutions publiques : l’une après notre résidence de repérage, la seconde suite à notre reportage. L’occasion de projeter un diaporama sonore afin de soumettre à une critique collective notre sélection d’images et de témoignages, notre choix de narration ou encore l’angle sur lequel nous avions décidé de travailler.  Le projet Gueule d'hexagone fait aussi l'objet d'une exposition itinérante. Celle-ci reprend le format et la matière des affiches électorales, avec une forte influence des affiches réalisées lors des événements de Mai 68. Ce qui lui permettra, au cours de son itinérance en France, d'être présentée dans les différents territoires collée sur les panneaux électoraux métalliques - une fois les élections passées - et être ainsi vue de tous. L'information descend ainsi dans la rue.

Notre expérience de l’information-participation se poursuit par une autre rencontre : celle avec Stefano Bianchi, fondateur de la plate-forme numérique Crowdbooks permettant l’édition de livres de photos grâce à un financement… participatif. Si vous souhaitez soutenir le projet de livre Gueule d’Hexagone par le Collectif Argos, rendez-vous sur Crowdbooks.com (sortie prévue : septembre 2012) !

Propos recueillis par Roxana Traista

Rendez-vous à la conférence publique organisée, par le Collectif Argos, le 25 avril à partir de 18h30 au Petit bain 7 Ports de la Gare 75013 Paris (au pied de la Bibliothèque Nationale de France) 

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Collectif Argos © Cédric Faimali


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