Rencontres d’Arles 2018 – Beau temps chaud et sec avec possibilités de précipitations !

À un an de leur cinquantième anniversaire les RIPs—Rencontres Internationales de la Photographie, le nom originel du festival, sans doute changé en simplement « Rencontres de la Photographie » pour cause de confusion possible des anglophones (RIP = Reposez en paix) et d’incorporation progressive de vidéos (Le Mois de la Photo à Montréal a sans doute montré la voie) et depuis 2017 d’un volet VR (réalité virtuelle)—affichaient du 2 juillet au 23 septembre un toujours aussi vaste programme composé de plus de cinquante expositions dans 36 lieux différents. 

Comme à l’accoutumé, point d’orgue du festival, la semaine d’ouverture, du 2 au 7 juillet 2018, proposait pléthore de manifestations : 

  • rencontres et interviews de photographes et de commissaires d’exposition,
  •  visites guidées d’expositions, projections dans la ville (3 soirées gratuites) et dans le théâtre antique (3 soirées payantes dont 1-Asli Erdogan et Trevor Paglen, 2-William Klein dont on a fêté le 90e anniversaire, et Daniel Cohn-Bendit, le « Live » Magazine des Rencontres), 
  • exposition de près de 300 livres pour les 3 prix (Livre d’auteur :  Laurence Aëgerter avec Photographhic Treatment (Dewi Lewis) ; Livre historique : Julius Neubronner avec The Pigeon Photographer (Rorhof) ; Livre photo-texte : Broomberg et Chanarin avec War Primer 2 [hommage à Bertold Brecht] (Mack)), 
  • maquettes de livre photo du Prix LUMA Rencontres Dummy Book (prix 2018 : Marina Gadonneix avec Phénomènes),
  • la 3e année du prix Madame Figaro décernée à une femme photographe (Wiktoria Wojciechowska pour Sparks, un projet présenté dans le cadre du Nouveau Prix Découverte 2018 et également récompensé par le public),
  • Prix Réalité Virtuelle (pour Treehugger : Wawona du studio Marshmallow Laser Feast (UK)),
  • prix Photo Folio Review (134 experts et 307 photographes) décerné à Kurt Tong pour Combing For Ice and Jade qui sera donc exposé aux Rencontres 2019.
  • 7 stages photographiques.

L’ensemble des réalisations des Rencontres d’Arles 2018 peut être consulté dans le catalogue de 386 pages publié par Actes Sud (propriété arlésienne de Mme Françoise Nyssen, l’actuelle ministre de la culture) et orné, comme en 1996 où ces mêmes chiens de William Wegman étaient déjà exposés, d’un braque de Weimar déguisé en être humain,… tombé sur la tête cette année ! [Évidemment, accroches faciles, les clowneries canines de Wegman ont figuré seules sur les premières pages et couvertures de la plupart des publications de la presse française cet été de Libération à Télérama ou au Point. Facilité quand tu nous chiens !]

Cette même semaine est aussi la fenêtre choisie par le festival « off », Voies Off dans sa 23e édition, organisé par l’association éponyme autour de l’équipe de Christophe Laloi. Voies Off ce sont six nuits de projections gratuites, cinq dans la cour du palais de l’archevéché (St Trophime) et une dans un des quartiers populaires d’Arles, cette année à Griffeuille, où une résidence d’artiste collaborant avec la population a eu lieu. Le Off a projeté 60 des 2000 dossiers en provenance de 78 pays concourant pour 3 prix : le Prix Voies Off gagné par Liza Ambrossio avec la série The Rage of Devotion, le Prix SAIF (Société des Auteurs d’Images Fixes) attribué à Hugo Alcol pour Archipielago, le Prix LaCritique.org a Alexandra Lethbridge pour Other Ways of Knowing. Nouveau sponsor cette année, Leica offrait deux prix récompensant Gitans de Perpignan… et demain ? de Jeanne Taris et Heaps  de Peo Olsson et Johan Willner. A cela s’ajoutaient les 173 expositions un peu partout—c’est l’expression juste—dans Arles notées dans un programme de 144 pages publié par Voies Off.

Depuis le début de ce millénaire le festival d’Arles ne serait pas ce qu’il est sans l’appui de la fondation LUMA et de sa présidente, Maja Hoffman [voir à ce sujet un long article publié par le Wall Street Journal Magazine de septembre 2018 (n°96, « Maja’s Masterpiece », pp. 194-199) et Maja Hoffmann’s Cultural Complex Is Poised to Transform This French City ]. Cette dernière tout en poursuivant son soutien et apport indéfectibles au festival a maintenant pris son essor personnel et entend bien dominer la vie culturelle arlésienne. Sa fondation a racheté l’énorme parc des ateliers SNCF alors que les pouvoirs publics trainaient un peu les savates dans leur adhésion et soutien à un projet qui aurait fait du lieu un centre européen de l’image réunissant École Nationale Supérieure de la Photographie (maintenue), publications Actes Sud (en suspend), Institut Universitaire Technologique sur les métiers de l’image (existant), nouveau lieu pour les Rencontres de la Photographie (éjectées), et surtout un projet de centre de conservation de l’image hébergeant le patrimoine photographique français stocké ces dernières années, tant bien que mal (plutôt mal que bien), dans des grottes calcaires de la région parisienne, ce depuis la création du Jeu de Paume (ex-Centre National de la Photographie dont Robert Delpire fut le premier directeur) et l’évacuation du Patrimoine Photographique de l’hôtel particulier qu’il occupait sur la rue de Rivoli à Paris, à deux pas de la Maison Européenne de la Photographie. Devant l’inertie politique—sans doute également politiquement motivée depuis qu’en 2015 la gauche socio-communiste majoritaire a été complètement évincée du conseil régional Provence-Côte d’Azur au profit des partis Les Républicains (81 sièges) et Front National (42 sièges) et alors que le maire d’Arles depuis 2001 (et jusqu’aux élections de 2020), Hervé Schiavetti, est élu communiste—Maja Hoffman a confié à l’architecte Frank Gehry la réalisation d’un centre d’art contemporain dominé par une tour de 60 m de haut, visible de 5 km de la ville antique au milieu de laquelle elle tente de s’insérer. Maja Hoffman s’est en même temps lancée dans la rénovation de trois bâtiments des ateliers SNCF qu’elle a fait mettre aux normes muséales abritant cette année, entre autres, une énorme rétrospective des photographes anglais Gilbert & George dont on peut admirer les anus façon murale dans une salle à air conditionné et hygrométrie contrôlée. Déjà en 1997 dans un petit texte intitulé « illusion, désillusion esthétiques » Jean Baudrillard écrivait : « On a l’impression qu’une partie de l’art actuel concourt à un travail de dissuasion, à un travail de deuil de l’image et de l’imaginaire, à un travail de deuil esthétique, la plupart du temps raté, ce qui entraîne une mélancolie générale de la sphère artistique, dont il semble qu’elle se survive dans le recyclage de son histoire et de ses vestiges […] C’est une parodie, […], une parodie de la culture par elle-même en forme de vengeance, caractéristique d’une désillusion radicale. C’est comme si l’art, comme l’histoire, faisait ses propres poubelles et cherchait sa rédemption dans ses détritus. »

Mais revenons aux Rencontres elles-mêmes, annoncées comme « sidérale et sidérantes » par leur directeur, Sam Stourzé, elles s’organisaient cette année autour de sept thèmes : 

  1. « America Great Again ! », comme si Trump avait besoin d’une chambre d’écho culturelle ! On y retrouve un pot-pourri de photographies de Robert Frank, certaines inédites, certaines tirées de Les Américains (Delpire, 1958, puis Grove Press 1959 avec une introduction de Jack Kerouac) ; les photographies noir et blanc de Raymond Depardon, prises aux USA entre 1968 et 1999 (retirées en un ensemble cohérent), comprenant les Correspondances New-Yorkaises réalisées pour le quotidien Libération ; « La blancheur de la baleine » une rétrospective de l’œuvre de l’anglais Paul Graham, de ses travaux en Amérique du Nord, trois séries dont la remarquable American Night (1998-2002). Voilà pour le volet « historique » de ce thème, nostalgique pour les initiés, exemplaire et éducatif pour la nouvelle génération. Puis viennent deux travaux contemporains : tout d’abord le travail essentiellement documentaire (Gaza to America, photographies et interviews vidéographiées en 2017 financées par les fondation Hermès et Aperture) du photographe palestinien Taysir Batniji sur le sort des émigrés palestiniens aux USA. Ensuite un travail de Laura Henno, une ancienne lauréate du Prix Découverte des Rencontres en 2007 qui revient avec des portraits en situation à la Joel Sternfeld (travail en couleur à la chambre grand format, lumières chaudes de fin de journée) des habitants de Slab City, campement permanent de marginaux qu’elle a rencontrés pendant deux mois en 2017 dans une région désertique de la Californie.
  2. « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi », sous-titré « 1968, l’année qui a changé le monde », présentant « 1968, quelle histoire ! », des archives de 1968 à Paris ; « The Train » les photographies couleur maintenant célèbres de Paul Fusco prises du train le long du trajet qui amenait le cercueil de Robert Kennedy, ministre de la justice et frère du président J.F. Kennedy, assassiné en Californie, de New York au cimetière d’Arlington. [À noter qu’une autre exposition, dans un lieu différent (le premier étage étuve du Monoprix d’Arles), présentait un contre-point intéressant, le travail (« Yo soy Fidel ») d’un autre photographe américain, Michael Christopher Brown, qui a suivi le trajet mortuaire de Fidel Castro à travers Cuba fin 2016.] ; « Paradisiaque », les archives de la construction de La Grande Motte et de Fos-sur-mer agrémentées d’interview et de travaux de commande de photographes tel Lewis Baltz ; et enfin le projet contemporain « Auroville » de Christoph Draeger et Heidrun Holzfeind.
  3. « Humanité augmentée » : le transhumanisme traité de façon publicitaire (objets, animaux, humains photographiés sur fond uniforme, genre photographie de studio) par Matthieu Gafsou (H+) ; « Minuit à la croisée des chemins » de Crisitina de Middel et Bruno Morais qui nous entraine de façon surréaliste sur les traces d’Èsù, un système de croyance yoruba en Amérique du sud ; « Le dernier testament » de Jonas Bendisken jette un regard fasciné et parfois ironique sur des messies auto-proclamés ; quant à l’exposition « The Hobbyist » elle montre comment des photographes réputés ont traités les loisirs de leurs contemporains.
  4. « Le monde tel qu’il va » nous entraine à Grozny (Olga Kravets, Maria Morina, Oksana Yushko), à travers la scène photographique contemporaine turque, et les mariages arrangés en Chine (Yingguang Guo).
  5. « Les plateformes du visible » nous offre en fait des exemples de reportage contemporain avec la « Yo soy Fidel » de M.C. Brown (évoqué) plus haut, les villages en trompe-l’œil de Gregor Sailer (« Le village Potemkin »), et les autoportraits réalisés à la prison d’Arles, un stage dirigé par Christophe Loiseau. 
  6. « Figures de styles » présentent les travaux de William Wegman (les clowneries de ses sempiternels chiens photographiés en couleur à la chambre Polaroid 50x60 cm) ; une exposition de travaux de René Burri (Magnum) sur un thème fétiche, la pyramide ; les photographies de mode de Ann Ray documentant l’œuvre du créateur couturier Lee Mc Queen ; les manipulations graphiques-photographiques de Baptiste Rabichon, lui aussi, comme Laura Henno vue précédemment, jeune diplômé de l’école du Fresnoy.
  7. « Dialogues » avec une exposition explorant les liens picturaux entre Godard et Picasso (les clins d’œil du cinéaste au peintre) et un dialogue intéressant entre les travaux de Jane Evelyn Atwood et Joan Colom sur le monde de la prostitution respectivement à Pigalle à la fin des années 1970 et à Barcelone de 1993 à 2001.

L’abondance et la diversité du programme ne devraient cependant faire oublier des problèmes sérieux qui ont émergé cet été. Tout d’abord le réseau des lieux d’exposition : il a fallu trouver de nouveaux lieux pour accueillir les expositions qui ne pouvaient plus être présentées au parc des ateliers SNCF (dont les 10 concurrents au Prix Découverte). Les solutions de fortune trouvées ont renvoyé le festival plus de trente ans en arrière dans des lieux non adaptés (souvent très chauds et humides dont le premier étage déserté (sous le toit) du Monoprix local ou dans des ateliers SNCF désaffectés)—en résumé un problème de respect des œuvres (sécurité et conservation). Ensuite un gros problème de financement public qui touche à la fois les Rencontres (a priori modérément, mais…) et le festival Voies Off qui, lui, voit ses subventions du Conseil Régional PACA pour l’année à venir totalement supprimées, remettant en cause son existence et celles de ses quelques salariés. 
Pour ce qui est des Rencontres, le problème est d’un autre ordre : le projet d’Arles centre européen de l’image, avec la création d’un lieu pour les Rencontres (aux normes enfin muséales) et un hébergement du patrimoine photographique français semble prendre l’eau à grande vitesse (d’autant plus avec le changement radical de la composition politique du conseil régional PACA, catastrophique pour la culture et surtout pour Arles). On a cru voir la frustration du directeur des Rencontres, Sam Stourzé, s’exprimer indirectement lors de la conférence de presse confirmant la création d’un Institut pour la Photographie des Hauts de France à Lille (annoncé lors des Rencontres 2017). Il a déjà son site internet : https://www.institut-photo.com [voir le lien pour la brochure de présentation]. Le bureau courant est constitué de Marin Karmitz, président, Sam Stourzé –reconversion future ?–, et du président de la région des Hauts de France, Xavier Bertrand. Ce dernier s’est chargé de la présentation d’un projet ambitieux d’envergure nationale voire internationale, hébergé dans une ancien lycée au centre de Lille, avec lieu d’exposition, salle de conférence, enseignement, et hébergement possible du patrimoine photographique français. Sa première conférence aura d’ailleurs lieu dès le mois prochain (17-18 et 19 octobre 2018) sur les thèmes de la conservation et du patrimoine photographiques. 
Ce projet sonne tout bonnement le glas du projet arlésien, une triste réalité pour les Rencontres et bien sûr Arles et Hervé Schiavetti, son maire, qui avaient beaucoup misé et dépensé d’énergie pour le futur culturel et économique de la ville. Il sonne aussi un autre glas, celui de la Maison de la Photo de Lille. L’institut pour la Photographie est un peu le bébé de Xavier Bertrand (parti : Les Républicains jusqu’à sa démission en 2017 à cause de la dérive à l’extrême droite de Laurent Wauquiez), élu président de région grâce à une coalition droite-gauche pour faire front à Marine Le Pen (en tête des suffrages au premier tour avec 40% des voix). Ce petit détour politique est nécessaire pour essayer de comprendre le silence total de l’ex-ministre et actuelle maire socialiste de Lille, Martine Aubry, aussi présente à Arles, lorsque je lui ai demandé de justifier le retrait de la subvention annuelle (130 000 € prévus en 2018) à la Maison de la Photo, une subvention que sa municipalité avait accordé jusque-là à cette structure associative existant depuis 1997, L'atelier de la Photo. Avec 20 ans d’existence cette association a son lieu d’exposition depuis 2003 (La Maison de la Photo), ainsi qu’une politique éducative et d’exposition (George Rousse, William Klein, Frank Horvat,… ), et un festival annuel d’envergure nationale, Les Transphotographiques. Il semble qu’elle va devoir revoir les conditions de son existence tout en regardant le nouvel Institut pour la Photographie se développer sur ses cendres. Quelques nuages donc en perspectives… dans un ciel français qui s’affirme de plus en plus photographique, y compris dans le plat pays qui est le leur !
                                
Bruno Chalifour, le 13 septembre 2018